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Les Champions · 15.12.04Première partie : introduction du début Je ne peux pas prétendre avoir choisi ma vie et déployer
tout un vocabulaire nietzschéen seulement parce que j’ai pris un bifteck-frites
plutôt que de la poutine au déjeuner.
Charles Taylor, Grandeur et misère de la modernité Un texte publié jadis dans La Conspiration Dépressionniste, intitulé L’injure faite aux désespérés, où je me réjouissais aux dépens de Ginette, m’a valu une telle pelletée de raisins secs que je tiens à rappeler que j’avais omis de mentionner que ce n’est pas moi qui l’ai écrit, mais mon frère jumeau, champion national de roche-papier-ciseau. Je dois malheureusement vous informer qu’il est décédé à la suite de ses blessures. En effet, au cours d’un match passionné où il défendait son titre, un problème de dyslexie manuelle est survenu et il a tenté un « ci-che » contre un ciseau. Douleur! N’est-ce pas? – Mais n’en parlons plus. Ce bro chéri, qui rêvait de devenir le Copernic de la gauche, voilà qu’il en est devenu le Galilée, victime de l’ignorance des papes. C’est toujours pareil. Steeve Lavoie, reconnu pour ses interventions pertinentes dans L’Infobourg, écrivit à mon bro, rajoutant l’injure à l’Injure : « [...] tu es encore plus misérable que la Ginette que tu dénonces qui elle, est seulement aveugle de naissance. Tu pars de l’a priori selon lequel ceux qui veulent s’ouvrir les yeux ne veulent le faire que pour écouter Star Académie, et tu te complais dans ton aveuglement d’intello chiant comme il y en a tant et qui sont directement responsables du désenchantement duquel découle le suicide massif et le recours généralisé aux pilules. Oui, c’est à cause des trous d’cul comme toi si tant de gens sont obligés de se rabattre sur des Star Académie pour survivre. Des gens comme toi dont la job est justement de mettre en évidence le SENS et qui baissez les bras pour pouvoir consacrer toutes vos énergies au raffinement des jouissances en attendant de vous retrouver dans l’anus cosmologique que les nihilistes d’aujourd’hui appèlent Néant et que les chrétiens appelaient l’Enfer à l‘époque où la chrétienté impliquait un certain courage. [Tel quel] » Deux éléments ont spécialement attiré mon attention dans cette lettre qu’on retrouva dans le poing crispé du cadavre blême de mon bro, couverte de gouttes qui ne pouvaient être que des larmes – Ah! Quand je pense, hélas, ô ma déchirure! à combien il dut souffrir de l’incompréhension, Abîme! de ses admirateurs! Langueur! Qui peut savoir sa solitude azuréenne? -, cette lettre, dis-je, à l’effet que 1) Ginette est « seulement aveugle de naissance » et 2) mon bro avait une job qu’il aurait négligée. Nonobstant la véritable et pour nous inaccessible Weltanschauung de M. Lavoie [1], il incarne en ces lignes un certain point de vue que je schématiserai comme suit : Ginette 1a) représenterait la stupidité des masses qui écoutent Star Académie mais 1b) serait une victime innocente de son milieu, de son éducation, ou peut-être même de son QI médiocre, par suite de quoi 1c) on ne pourrait pas lui imputer sa stupidité, ni non plus 1d) une quelconque forme de responsabilité dans la catastrophe; et enfin 2a) la « job » des « gens comme » mon bro est d’illuminer Ginette en 2b) lui ouvrant les yeux au SENS. Voici donc un magnifique sextuplé de dragons dogmatiques, qu’il nous faut, sans plus tarder, sur les montagnes du Logos au soleil en son zénith défier. Prolégomènes branchés à l’intention de Steeve Lavoie - Pourquoi?
Victor Hugo, Les misérables La réification, du latin res, chose, et facere, faire, est, fondamentalement, un faire-chose. Elle n’est pas moins poièsis auto-régulée que praxis à même son déploiement : elle est ainsi, en sa pure essence, un-poser-là-l‘être-en-tant-que-chose. C’est donc dire que l‘être comme chose-en-soi subit sa négation dans sa position comme chose-pour-soi et, par conséquent, que l’Autre du Soi se retourne dans le Soi de l’Autre et trouve le repos de son Même hors le Calvaire de son Devenir. En d’autres termes, toute réification est processus, ou, ce qui revient au même a priori : tout processus est réification. Voilà qui en dit long sur la modernité. Dans le rectum onto-théologique [...] transports [...].
Racine, Iphigénie La structure causale de la réification est circulaire. Il s’agit autant de l’autonomie relative du système, qui informe la conscience, que d’un certain état de la conscience, qui produit le système. La catastrophe est due à des structures, des institutions et des logiques d’action qui s’imposent avec toute la pesanteur du réel, mais celles-ci n’ont néanmoins cette réalité que par le jeu quotidien des relations entre des hommes concrets : elle est donc simultanément due à ceux qui entretiennent ces relations et qui pourraient, en dépit de tout, agir autrement à chaque instant. La question de savoir quel élément possède vraiment la prépondérance sur l’autre devient alors celle de l’oeuf et de la poule, à quoi je réponds : le coq. L’important est de remarquer qu’un hypothétique changement du système [2]ne posséderait aucune charge rédemptrice sans un changement corollaire des mentalités, puisqu’elles reproduiraient à nouveau le système. À ce stade, deux types d’acteurs sont à distinguer : les dominateurs et les dominés.[3] Si l’on peut argumenter que les premiers sont plus coupables que les deuxièmes d’un point de vue moral, ils ne représentent pas pour autant, de ce seul fait, une causalité plus significative. Il n’est pas par ailleurs – et pour commencer – à la portée des champions d’entreprendre une action salvatrice en ciblant les dominateurs, pour la raison auto-limpide que les appareils de répression étatique sont entre leurs mains. La gauche manque de F-18 : c’est son problème fondamental. Par suite, le seul facteur dans le réseau causal de la catastrophe sur lequel – et à partir duquel – l’action inductrice d‘Éden serait possible, c’est les dominés. La revanche de l’anus Dei Ces clameurs partaient de deux filles toutes nues
qui couraient légèrement au bord de la prairie,
tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les fesses.
Voltaire, Candide En tant que pensée magique, le déterminisme environnemental est l‘équivalent spéculaire du déterminisme génétique, c’est à dire un fatalisme commode. À l’instant où il se transforme en explication totalisante, il réduit l’individu à une sédimentation d’influences externes et lui enlève la seule chose qui lui reste, c’est à dire la possibilité d‘être pour lui-même sa propre causalité. Mais nous ne devenons des personnes qu’en accaparant activement, d’une manière libre et unique, l‘éducation et le bagage culturel qui nous est donné, sans quoi l’individualité ne désigne plus qu’une singularité numérique. Elle n’est pas simplement une construction sociale même si le vivre-ensemble fournit l’essentiel des matériaux. Le discours qui pose l’individu et sa conscience comme la concrétion passive des forces de son milieu décrit non pas une loi du développement psychologique, mais un état de fait déplorable. Des instances socio-économiques de plus en plus cyniques s’affairent à anéantir toute vélléité d’individuation, mais en même temps, et c’est le plus insupportable, les masses s’abandonnent sciemment à cette domination tranquille, dont elles deviennent par là même la courroie de transmission. STUPIDE : du latin stupidus, « engourdi, paralysé ». 1 Littér. Frappé de stupeur, (2), paralysé d‘étonnement. 2 (1592) Cour. Qui est atteint d’une sorte d’inertie mentale; dont rien ne semble pouvoir éveiller l’intelligence ou la sensibilité. La stupidité est l’expression du libre-arbitre, quelque sens métaphysique que l’on donne à ce mot, et pas seulement le résultat d’une imprégnation dans un milieu pauvre culturellement. Il faut interpréter la stupidité comme le refus d’utiliser son intelligence, comme un aveuglement : par charité démocratique et parce que sinon c’est vraiment trop déprimant. Or tout aveuglement est volontaire. Comme le reflète disons The Simpsons qui la célèbre, les masses sont non seulement conscientes de leur stupidité, elles se plaisent à s’en repaître en grognant comme des truies en chaleur. Nous sommes très loin de la situation philosophiquement idyllique où l’ignorance s’ignore elle-même : la digue des justifications humanistes mais condescendantes est rompue. À mesure que la stupidité devenait le critère de l’insertion sociale, l’ironie a été progressivement vidée de son sens. La seule chose qui nous reste alors pour rendre hommage à la dignité humaine, c’est le mépris.[4] La Beauté totale La Beauté totale, il est normal que tu la nies puisqu’elle
n’existe que pour ceux qui en sont dignes.
Steeve Lavoie, Déception (e-mail) Ce qui pourrait faire craquer la calotte de béton, c’est la résistance négative des masses au système d’intégration. La sphère culturelle serait un lieu privilégié pour cette résistance, car c’est elle qui entretient sans cesse la fausse conscience, la seule qui soit congruente avec un monde totalement insensé. Sans la conscience réifiée, il n’y aurait pas de réification. Il suffit d’imaginer la portée libératrice d’une campagne sérieuse de boycott du cinéma hollywoodien pour saisir la puissance potentielle de ce genre d’actions. Si les masses n’achetaient pas, la globalisation des marchés ne pourrait pas être l’outil de l’anéantissement de toute différence. Mais les masses achètent. Et elles en raffolent. Un seul obstacle se dresse devant le pouvoir qui changerait vraiment le monde, et c’est ceux-là même qui seuls pourraient le faire exister. Ces mêmes innombrables qui refusent obstinément de reconnaître la réalité de la domination, alors même qu’elle les compresse avec une violence d’autant plus efficace qu’ils ne la voient pas. N’en déplaise aux pédants qui se croient sortis d’une caverne et qui s’auto-investissent d’une mission éducative, la popularité de Jeff Fillion réfute jusqu‘à l’idée même de l‘éducation. On ne peut à peu près rien faire contre l’aveuglement. Car l’on y reste avec toute l’obstination d’un autiste – qui de surcroît pourrait vous péter la gueule. La véritable arrogance n’est pas du côté de ceux qu’enrage encore l’inertie des masses, mais du côté de ceux qui pensent sérieusement pouvoir y changer quelque chose, parce les gens ne seraient que de pauvres ignorants qu’il s’agirait d‘éclairer.[5] Avant Star Académie, il restait peut-être quelques miettes de l’espoir qu’on appelait modernité. Mais c’est bien fini. Peu importe où l’on regarde, il n’y a presque plus de lumière. Julie Snyder est l’abat-jour de l’Aufklärung. Et s’il fait noir, c’est parce que les yeux sont fermés. L’aveuglement ne dépend pas d’un manque d’information : l’erreur des idéalistes du temps jadis, c’est d’avoir pensé que les masses voulaient vraiment d’un monde meilleur. Mais si l’aveuglement a un quelconque lien avec l’instinct de conservation, s’il s’agit d’un mécanisme d’adaptation à un monde auquel on ne peut pas vraiment s’adapter – et sans lequel la conscience menace de sombrer -, alors choisir de regarder envers et contre tout est aussi beau que c’est con. De ce point de vue, ce n’est peut-être pas tant le privilège d’une élite que celui des faibles. C’est bien pourquoi la dérision est le jeu préféré des champions. [1]Si je ne m’abuse, nous avons affaire ici à une superbe référence pédante d’intello chiant comme il y en a tant et qui sont directement responsables du désenchantement duquel découle le suicide massif et le recours généralisé aux pilules [2]Je m’en voudrais de ne pas vous informer du fait que le mot « hypothétique » est très proche de « hypothèque », lui-même proche parent de « hippodrome », lequel est une accomodation bourgeoise de l‘« hippopodrome » de l’Antiquité greco-romaine d’où vient l’adjectif « hippopothétique » servant à qualifier les grosses hypothèses sales et qui conviendrait probablement mieux dans notre contexte. [3]Ceux qui pensent en ce moment la chose suivante: « cette dichotomie est simpliste et ressort d’une analyse marxiste désuète » sont par la présente autorisés à se précipiter dehors en criant: « J’accepte mon homosexualité! » [4]Que diriez-vous d’une bonne blague pour détendre l’atmosphère? C’est une fois un condamné à mort sous la révolution française. Il arrive à la guillotine. Le bourreau lui met la tête dans le trou à cigare. Le condamné hurle: « Je ne suis pas coupable! » Alors le bourreau répond, en déclenchant le couteau: « C’est ce qu’on va voir.» [5]Là-dessus, c.f. les travaux d’Alexandre Motulsky-Falardeau. « En fait », écrit-il, « ce que, précisément, la nature combat, c’est cet étant que l‘Être ne doit et ne peut atteindre. Car il détruirait l’essence de la quiddité même de la vie, c’est à dire son pouvoir de ne pas s‘éteindre. C’est la seule façon qu’elle ait trouvée, selon moi, de ne pas mourir.» (De la peine d’être vécu, p. 10. Cet opus magnifique fait suite au non moins excellent De l’inconvénient d’être lu, disponible chez Pathétique Presse.)
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